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Études de cas

Galba et le massacre des Lusitaniens

Auteur de l’oeuvre : Appien
Titre de l’oeuvre : Histoire romaine
Nature de l’oeuvre : Œuvre historique
Date de rédaction de l’oeuvre : v. 155 ap. J.-C.

Références de l’extrait : 6.59-60
Auteur de la traduction de l’extrait : P. Goukowsky (CUF)

Extrait

LIX.... Comme certaines peuplades lui (Galba) envoyaient des ambassadeurs et exprimaient leur désir d’appliquer sérieusement la convention conclue avec son prédécesseur Atilius, qu’ils avaient transgressée, il accepta, conclut la paix et feignit de s’apitoyer sur leur sort : s’ils se livraient au brigandage, faisaient la guerre et violaient les traités, leur dénuement en était la cause. 250 « C’est en effet », dit-il, « la pauvreté de votre sol et votre indigence qui vous amènent au brigandage. Mais moi, à des amis dans le dénuement, je ferai don d’un territoire fertile, et je vous installerai au sein de l’abondance, après vous avoir divisés en trois groupes ».

LX. 251 Dans cette perspective, ils quittèrent leur territoire et se rassemblèrent à l’endroit prescrit par Galba. Celui-ci les divisa en trois groupes et, après avoir assigné à chacun des terres arables, il leur ordonna de ne pas bouger des plaines avant qu’il fût revenu les organiser en cités. 252 Arrivé auprès du premier groupe, il les invita à déposer les armes, puisqu’ils étaient des amis, et quand ils l’eurent fait il les entoura d’un retranchement et envoya des hommes armés d’épées qui les massacrèrent tous, tandis qu’ils se lamentaient et invoquaient le nom des dieux et les garanties reçues. 253 Galba se dépêcha de massacrer de la même manière le deuxième groupe, puis le troisième, pendant qu’ils ignoraient encore le triste sort du premier. Ce faisant, il punit sans doute une perfidie par une perfidie, mais en imitant les Barbares d’une manière indigne de Rome. 254 Un petit nombre de ceux-ci réussirent à s’enfuir, dont Viriathe qui peu après prit la tête des Lusitaniens, tua quantité de Romains et accomplit de très grands exploits. Mais je parlerai ultérieurement de ces événements qui se produisirent plus tard. 255 Pour l’heure, étant plus avide d’argent que Lucullus, Galba ne distribua que quelques bribes du butin à ses troupes et à ses amis, tandis qu’il s’appropriait le reste, bien qu’il fût le plus riche de tous les Romains. Mais on dit que même en temps de paix il ne cessa jamais de mentir et de manquer à ses serments, par amour du gain. On le détestait et, mis en accusation, il ne dut son acquittement qu’à sa richesse.

» Accès au texte original (latin/grec)

Commentaire

Auteur de l'étude de cas : Nathalie Barrandon
Date de création de l'étude de cas : 10/07/2021

Nom de la guerre : Guerre de Lusitanie
Date de l’évènement : 150 av. J.-C.

Thématiques : Sacré 
Siècle : IIe siècle av. J.-C. 
Région : Péninsule Ibérique 

Typologie de la guerre : Guerre de conquête ou interétatique 
Contexte militaire : Répression après affrontement militaire 
Type d’action : Massacre 

L’évènement prend place pendant la guerre des Romains contre les Lusitaniens, un peuple de la Péninsule Ibérique présenté par les auteurs anciens comme difficile à pacifier. Cette mission revint, entre autres, à Servius Sulpicius Galba qui, comme nous le raconte Appien, usa d’un stratagème pour massacrer plusieurs milliers de Lusitaniens. C’est le seul récit détaillé de ce massacre, mais les sources sont nombreuses à relater le procès pendant lequel Galba dut rendre des comptes à son retour à Rome. En effet, se posa la question du non respect de la fides (la bonne foi) engagée lors de la reddition des Lusitaniens et qui aurait dû les mettre à l’abri. Le texte rappelle qu’ils étaient amis et que cette amitié était garantie par des serments passés au nom des dieux. Le sacrilège pouvait être dénoncé. Tous les Lusitaniens ne seraient pas morts, certains auraient été vendus comme esclaves (les femmes et les enfants ?). Ces survivants suscitèrent l’émoi de certains sénateurs romains; Caton en profita pour dénoncer aussi le massacre. Galba se défendit en avançant l’argument de la prévention : les Lusitaniens allaient le trahir. Mais selon Caton, l’intention ne faisait pas l’acte. Galba ne fut cependant pas condamné, certainement grâce à des soutiens politiques, un certain pragmatisme vis à vis de l’absence de preuve et de l’impossibilité de revenir en arrière et peut-être enfin, comme le pense Appien, après avoir acheté son innocence.

Ce massacre a pris une forme courante dans l’histoire des guerres : une exécution de masse parfaitement orchestrée. Dans un premier temps, il s’est agi de regrouper les victimes sans les inquiéter grâce au prétexte de la distribution de terres. Dans un second temps, elles sont encerclées (piégées) et assassinées par les soldats de Galba. La spécificité de cet événement réside dans le triple massacre, ce qui était risqué car cela pouvait mettre en péril l’effet de surprise et de fait certains ont pu y échapper. Pour l’historien, le stratagème est déplorable car il a donné des arguments supplémentaires aux Lusitaniens pour durcir la résistance, notamment derrière le leader Viriathe. La guerre dura jusqu’à la mort de ce dernier en 139 et fut une des plus difficiles des guerres romaines. Cela renforce la “culpabilité” de Galba. Le récit insiste ainsi sur la personnalité de l’imperator, qui par ce massacre pouvait achever plus rapidement sa guerre et donc faciliter son triomphe. Appien dénonce donc surtout le cumul des vices : cupidité, perfidie, impiété. Au-delà de l’erreur stratégique, il est moralement condamnable pour avoir mis en péril la guerre romaine en ne respectant pas la fides. En revanche, le massacre en soi n’est pas dénoncé par l’historien.

POUR CITER CE COMMENTAIRE : NATHALIE BARRANDON, “GALBA ET LE MASSACRE DES LUSITANIENS”, WWW.PARABAINO.COM MIS EN LIGNE LE 11/07/2021

Bibliographie

N. Barrandon, Les massacres de la République romaine, Fayard, Paris, 2018